Lundi 26 octobre 2009 1 26 /10 /Oct /2009 06:23
C'était avant mai 68, à l'automne précédent, il me semble. J'ai 11 ans. La scène se déroule dans un petit village de Bourgogne, alors composé de familles de paysans. Chez moi, on est paysan du côté de mon père et cafetier du côté de ma mère. À l'échelle du village et de l'époque, c'est pratiquement un choc culturel. Mon grand-père paternel, paysan aisé, dédaigne quelque peu la famille de maman, tenancière du café, mais beaucoup moins riche, et qui arrondit ses fins de mois en cultivant aussi quelques arpents de terre. Tel est le contexte de la narration qui va suivre.

La nuit état déjà tombée  lorsque ma tante, alors en pleine reprise du café familial à la suite de ma grand-mère maternelle,  fit  son apparition dans notre maison en brandissant une drôle de bouteille. Notre maison était alors  celle de mon grand-père paternel où nous jouissions de deux pièces seulement pour quatre personnes. Nous vivions donc sous sa tutelle ! Mais du café maternel à notre maison, il n'y avait que quelques pas. Que ma tante franchissait plusieurs fois par jour, prolongeant ainsi le mode de vie qu'elle avait institué avec ma mère, sa soeur aînée, avant que celle-ci  n'épouse mon père et émigre d'une centaine de mètres.

Ma tante était passablement excitée, et sans aucune forme d'explication, demanda à ma mère de sortir des verres afin de goûter le contenu de cette bouteille. Maman ne manqua pas de la recadrer et de l'interroger sur ce breuvage bizarre qu'elle nous présentait. Ma tante  expliqua alors que son grossiste ambulant, qui était passé durant la journée, lui avait laissé à titre d'échantillons une caisse d'une boisson qui se buvait couramment en Amérique. Coca-Cola annonça ma tante, en estropiant en plus ou moins le nom. Avec beaucoup de méfiance, ma mère accepta qu'on en servit deux verres. Ma grand-mère paternelle, qui était arrivée sur ces entrefaites, fut invitée à goûter également. Chacun y alla de sa déconvenue, fit  la moue et trouva ce breuvage fort inquiétant. Mon père qui connaissait par oui-dire l'existence du Coca-Cola, affirma qu'il s' agissait d'un médicament ou tout du moins qu'à l'origine c'était plus ou moins ça. Ma tante  s'insurgea et confirma les propos de son grossiste " c'était bien la boisson qui se buvait quotidiennement en Amérique".

Nous étions tous perplexes, à l'époque, on ne connaissait de l'Amérique  que les cigarettes blondes, toutes désignées sous le vocable d'américaines et fumées par de rares clients alors que le bureau de tabac du café familial ne désemplissait pas d'amateurs de gauloises, de tabac gris, de Bergerac en paquets orange, d'amateurs de cigares du dimanche, les Chiquitos.
Le débat battait son plein dans la cuisine familiale, lorsque mon grand-père paternel, qui ne pouvait pas passer plus d'une demi-heure sans sa femme, fit son apparition. A l'instar de son humeur de tous les jours, il commença par tempêter après ma grand-mère, requise pour lui servir quelque chose et qui tardait à revenir. Mais mon grand-père jouissait d'un statut privilégié dans la famille, voire dans le village, il était érudit et intelligent, ce qui le plaçait dans la position d'un homme qu'on écoutait. Ma tante qui cherchait une issue à cette consultation de famille, s'écria " André va nous dire ce qu'il en pense" . L'assemblée réunie fit ouf. 

Après quelques explications sommaires, délivrées par ma tante dans le plus grand désordre comme à son accoutumée, mon grand-père hocha la tête. Il la tenait pour une imbécile et en avait encore là la preuve. Mais bien entendu, il ne pouvait se défiler à la sollicitation qui lui  était faite en tant que chef de clan. Il s'acquitta donc de sa tâche et avala deux doigts de Coca sans sourciller. Il reposa le verre sans se presser. Il essuya ses lèvres. Chacun était suspendu à sa future déclaration. ll ménagea ses effets et consentit enfin à donner son jugement  " ça ne se vendra jamais" déclara t-il en tournant les talons et en faisant signe ma grand-mère de rejoindre son foyer. Mais André .......... bafouilla ma tante ... ça se boit en Amérique ... et ça va arriver chez nous ! Pour toute réponse, elle n'eût droit qu'à un haussement d'épaules. Elle se retourna alors vers mes parents et les questionna " j'en commande ou pas" affolée qu'elle était de se retrouver avec un stock qu'elle ne vendrait pas. De surcroît, mariée à un cheminot communiste, il lui fallait de solides raisons pour faire entrer ce produit venu du grand capital dans la cave de l'établissement.

Elle repartit donc avec le jugement tranché de mon grand-père, les expectatives maladroites de mes parents, la censure communiste et la pression du grossiste. Bien des années plus tard, je fis ce constat. Alors que le Coca-Cola avait envahi tous les foyers et même ceux  des villages, ma tante en débitait par petites quantités. Mon grand-père avait raison " ça ne se vendait pas" . Il avait oublié de préciser " dans ton café" !!!

André Perchet

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Par echalot-lover - Publié dans : vivre à la campagne - Communauté : Le Chemin des orties
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