Le 1er Mai, pour la première fois, j'étais allé au défilé des syndicats. Muguet à la boutonnière, je criais machinalement les slogans pré-mâchés, les mots d'ordre tout faits, les incantations vaines. Les veilles de ce dimanche ensoleillé, un n-énième collaborateur de la firme s'était immolé par le feu. Le lundi au petit matin, alors que je me contemplais devant le miroir de la salle de bains, la nouvelle de la mort de Ben Laden envahissait les ondes. "La Bourse va sûrement remonter" me dis-je dans mon for intérieur. Le monde était dirigé par les marchés et les marchés s'effarouchaient ou s'emballaient comme des pucelles. La mort de mon collège n'avait fait fléchir ni Wall Street ni le Palais Brogniart !!! Cependant la machine à détruire des vies continuait à tourner à plein régime. Consignes contradictoires, surcharge de travail, audit incessant des « anthracites », refus des dates de congés, émiettement des repos, mutations arbitraires, imposition de l'anglais comme langue de travail, j'en passe et des meilleures ! Moi, j'étais entré aux Télécommunications en 1981, porté par la vague rose d'embauches de nouveaux fonctionnaires. Et bien que moulé dans cette ambiance de service public pendant une dizaine d'années, j'avais avalé assez vite la privatisation et les nouveaux critères d'efficacité. J'avais joué le jeu et ma hiérarchie le savait; pourquoi maintenant étais-je moi même sur le banc des accusés ? Alors, c'est ce 2 Mai 2011, que j'avais pris ma décision. Leur péter la gueule ! Comme Ben Laden l'avait fait ! Dans la journée, me vint l'idée de l'arme que j'allais utiliser. Des oranges !!! Mais confites à ma manière !!! J'imaginais donc une grande bassine de cuivre dans laquelle je mettrai à bouillir le sucre, les agrumes et l'arsenic. Ensuite, j'envisageai de préparer des lots de trois fruits dans un emballage luxueux de couleur violine. Puis de fabriquer des cartes de visites d'un cabinet de consultant bidon avec ce slogan « garder l'essentiel du fruit ». Et bien sûr, peaufiner la liste des destinataires. Il y aurait bien entendu le Président et le Directeur Général. Mais aussi les lampistes !!! Ma Directrice des ressources humaines, qui m'avait contraint à suivre un stage « estime et confiance de soi », mon chef de service qui avait annulé le jeudi précédent Pâques mon week-end pascal prévu à Jérusalem, la stagiaire de Sup Telecom qui m'avait glissé un jour à l'oreille alors que je lorgnais ses cuisses « papy c'est ton ultime érection entre ces murs », le petit gars de chez Mac Kinsey, qui avait proposé de m'envoyer à la plate-forme de Saint-Quentin en Yvelines, alors que je résidais à Marne-la-Vallée, les différents « conducteurs de projet » … une liste qui ne cessait de s'allonger ! A laquelle je rajoutai une vingtaine de noms choisis au hasard pour brouiller les pistes. Mais quand vint l'heure de préparer cette mixture, je n'eus ni la force, ni les moyens de trouver de l'arsenic. C'était difficile de s'improviser terroriste. J'avais juste dérobé chez un ami éleveur de porcs un puissant laxatif couramment utilisé pour aider ces animaux constipés par la vie carcérale des porcheries. Je mis donc mon projet à exécution et nanti d'un déguisement je postai le tout dans un grand bureau de Poste de Paris. Une semaine plus tard, j'adressai un courrier à ces braves gens en leur assénant cette phrase « vous avez voulu purger l'entreprise de ses collaborateurs, vous avez été punis par là où vous avez pêché ». Aussi incroyable que cela puisse vous paraître, et malgré mes avertissements anonymes à la presse, l'affaire ne fit aucun remous. Mais en interne l'enquête était féroce. Des moyens colossaux furent alloués à des officines privées. Je sentais le piège se refermer sur moi. Je pris donc la décision de m'enfuir. Loin. Cette année, je devrais prendre ma retraite. Mais hélas, je suis en exil de depuis dix ans. J'écris rapidement ces lignes depuis ma modeste demeure dans un village perdu du Pakistan. Ils sont là. Leur 4x4 fait le tour du quartier. Ils ont choisi ce jour pour me tuer. Je le sais, j'ai trouvé trois oranges confites sur ma table emballées grossièrement dans une page du rapport annuel 2020 de la société.
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